Ou pourquoi j’arrête d’utiliser les réseaux sociaux à des fins professionnelles
Alors que je prépare sur mon téléphone une sortie en bateau avec des amies sur le fleuve Saint-Laurent, une pensée me traverse: « quand j’y serai, ce serait le bon endroit pour prendre une photo pour les réseaux sociaux, ça ferait rêver les Français! » Je relève la tête, songeuse, et je vois l’aéroport Charles-de-Gaulle. Je me dis que c’est vrai qu’ici aussi, malgré ma honte réelle de polluer la planète avec un vol, ça aurait été l’occasion de construire une image, celle d’une Chloé-jet-set-qui-parcours-le-monde. Suis-je donc en train de vivre une expérience « à perte? », de manquer une opportunité de m’expandre?
Je ne prendrai pas de photos. Ou si j’en prends, personne ne les verra, sauf mes enfants peut-être, à mon retour. Ma vie ne nourrira que moi-même; je ne sais pas si c’est un geste égoïste ou altruiste, que de vouloir ressentir la vie de l’intérieur.
Lorsque je suis arrivée en France, j’ai accepté de suivre toutes les formations pour musiciens émergents. J’arrivais de 8 années en Inde. Je devais rebâtir ma carrière de zéro, et trouver du travail passait par le fait de construire mon réseau. Inévitablement, je me retrouvais périodiquement dans des formations portant sur les réseaux sociaux. Les refrains étaient les mêmes: il fallait nourrir les algorithmes. Tous les prétextes étaient bons, mais tout ce qui affichait de la personnalité et de l’intimité étaient à prioriser: les publics aimaient mettre des visages et des histoires sur la musique qu’ils écoutaient.
J’ai tenté peu à peu de me mettre à poster. Des banalités. Elles pourraient, me disait-on, ériger un univers imaginaire autour de ma personne. Peu à peu, ce mode de pensée est devenu intrusif. C’en est même devenu une blague avec mes proches: devant chaque beau paysage et devant chaque ruine pittoresque je m’écriais « c’est ici qu’il faut faire un clip! ». Je me moquais de moi-même pour ne pas succomber à cette même personne dont la tête était polluée d’injonctions contradictoires. A vrai dire, la blague n’est pas si drôle, tant ce mode de pensée est répandu et incité à notre époque. J’y vois un symptôme glauque d’une déchéance de la dignité humaine, alors que même les souvenirs acquièrent une valeur marchande! Attention, loin de moi de vouloir juger les individus qui cèdent à la pression de cette société. J’ai moi-même cédé, et je céderai peut-être dans des moments de doute, de raisonnements altérés ou de nécessités. Depuis un an toutefois, je cède de moins en moins.
Utiliser le réel à des fins commerciales m’évoque la manière dont on a colonisé ces forêts sauvages, comme on les a rasées pour en faire des sources de pâturages pour des exploitations profitables. Aujourd’hui, il faudrait pourchasser l’inclassable en cadrages et en textes à émojis. Alors que je pénétrais dans la musique comme à l’intérieur d’une forêt enchantée et mystérieuse, il faudrait maintenant que j’expose la manière dont je la dompte en hectares et en stères, et ce avec conviction, assurance. Faire semblant que je comprends vraiment la vie, la mort, l’amour. On me suivrait, les pouces avant le coeur, les likes avant l’amour. J’ai choisi la musique pour apprivoiser le réel, justement car cet art était assez vaste pour que le réel puisse se protéger de mes intrusions, et que nos jeux de cache-cache soient plus savoureux, plus amoureux. Pourquoi le vendre maintenant à des algorithmes, ces assassins des muses, ces bourreaux de divergences, ces geôliers d’humanité?
Je crois que la goutte qui a fait déborder le vase a coulé à Delhi. J’habitais chez mon maître de chant. J’étais absorbée par cette pratique qui vise l’ « au-dedans ». Je chantais bien 6-7h par jour en quête de sensations de plus en plus affinées d’une justesse, d’un son, et de combinaisons mélodiques à même de recréer des états physiques et psychologiques de plus en plus précis que je découvrais au fur et à mesure. Une autre élève est arrivée et à photographié l’appartement de mon maître pour afficher son activité sur les réseaux. Immédiatement, une pensée m’a envahie: devrais-je faire comme elle? Saisir l’occasion de « montrer » que je vis des choses trépidantes, que je me construits? A l’essor d’un combat interne sans précédent, j’ai réussi à renoncer au fantasme de l’admiration de followers. Dorénavant, je tenterais de ne vivre l’art que pour lui-même – j’essaierais.
Je ne voyais pas d’autres issues à ce dilemme moral: chaque pensée de photographies me faisait sortir de moi, de mes sensations, et qui plus est de mon ouïe. Le fait même de « pouvoir » photographier chaque instant de ma vie – ma pratique, mes marches dans Delhi, mes contemplations de l’aube- parasitait TOUS les instants; plus aucun instant n’était assez fort en lui-même. Le chant n’était plus complet, il devait gagner légitimité par photos et réseaux. En quelques sortes, c’était presque avouer que mon art était plus faible et moins nécessaire qu’un divertissement éphémère. Je ne pouvais à la fois poursuivre ma voie artistique, et afficher ma vie sur les réseaux: puisque je cherchais à nourrir mon art de toute ma vie, m’en extraire pour l’afficher m’empêchait de m’en inspirer profondément, musicalement. Pour s’afficher, il faut se mettre en scène, se penser de l’extérieur, sortir de soi. Pour jouer ce qui m’intéresse, il est fascinant de plonger au plus profond de soi-même, de s’oublier, dans un abandon. Les deux postures sont presque opposées!
D’un point de vue plus concret: comment espérer qu’un raga qu’on développe habituellement en 1h ou plus – car le développement est un art en soi – soit attrayant sur un reel de 10 secondes sans le dénaturer? Et ce questionnement sur le tout-photographiable, ne va-t-il pas inévitablement parasiter le réel sonore aussi par des questionnements, en plein jeu, du genre « ce tihai que je viens de faire, a-t-il été assez bien exécuté pour être posté? » Tôt ou tard, j’allais finir par adapter la tradition qu’on m’a transmise pour qu’elle corresponde à la temporalité des réseaux: j’ allais finir par ne plus m’abandonner aux longues notes d’un alap, et j’allais finir par essayer de « me prouver » en 10 secondes en sur-ornementant peut-être, en me fichant du son qu’on n’entend que sur un téléphone de toute façon, à quoi bon le tempérament, il n’y a que les mouvements rapides qui séduisent les masses, bein oui tout le monde ne réagit qu’à ça, il faut bien plaire à son public c’est pas forcément narcissique, le public en 2025 c’est en ligne…
J’ai retiré ma photo de profil de mon compte Facebook, arrêté de poster tout ce qui me concernait uniquement et qui demandait une création de contenu de ma part. J’ai accepté de reposter lorsque l’on me l’a demandé. Un an plus tard, je sens que mes directions artistiques et vitales sont beaucoup plus fortes et cohérentes. Un calme s’enracine tranquillement en moi, cette impression que je suis là où je dois être, ni à la place d’un.e autre, ni qu’un.e autre devrait vouloir être à ma place.
Mais alors, comment fait-on pour développer une activité lorsque l’on est artiste et que sa survie financière en dépend? Je ne sais pas. Cette année, j’ai remarqué que tous les contrats qui m’intéressaient m’étaient arrivés par bouche à oreille, et non grâce aux réseaux en ligne. Des gens qui me connaissaient, connaissaient ma démarche ou avaient entendu parler de moi, m’offraient des concerts, des opportunités. Ces expériences étaient stimulantes: je n’avais pas à jouer un jeu là non plus, et je pouvais avancer vers ce qui m’intéresse vraiment, cette recherche d’une essence via le son. Est-ce que je vais continuer à pouvoir gagner ma croûte ainsi? Pas certaine. Je sais par contre que l’incertitude donne à l’existence une densité qui me semble savoureuse. C’est un peu le même plaisir que celui de l’improvisation musicale…
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