Patriarcat et musique au féminin

par | Jan 1, 2026 | Réflexions

Quel impact peut avoir le patriarcat sur la création musicale de certaines femmes – le début d’une réflexion…

Lorsque l’on regarde les chiffres, il n’y a pas à être féministe pour se rendre à l’évidence: les femmes sont complètement sous-représentées sur la scène musicale française et internationale. Si elles sont plus présentes en musique classique, cela est beaucoup dû à l’apparition des rideaux lors des auditions d’orchestre, et cela reste un écosystème qui n’est pas représentatif de la scène musicale en général. Le sujet de la place des femmes en musique est vaste et peut être abordé de plein d’angles. Celui que j’aimerais soulever dans cette prise de parole écrite, est celui de la place des femmes dans les constructions musicales elles-mêmes.

Posons la question autrement, telle que je me la pose aussi: est-ce que dans un monde non patriarcal (matriarcal, ou égalitaire, ou autre), la musique qu’on entend aujourd’hui serait différente? Est-ce que les femmes qui veulent intégrer le monde musical d’aujourd’hui se doivent de correspondre à des idéaux masculins? Ou alors, se doivent-elles plutôt de correspondre à des idéaux associés au patriarcat (sans être forcément masculins)? Est-ce que la musique des femmes d’aujourd’hui leur appartient réellement, ou est-ce qu’elle appartient à une société soumise aux rapports de pouvoirs et d’inégalités entre les genres?

Peut-être avez-vous déjà entendu parler de cette expérience où l’on faisait écouter un.e violoniste à deux groupes témoins: lorsqu’on présentait l’interprète comme étant femme, on attribuait à l’interprétation des qualités de douceur et de sensibilité. Lorsqu’on présentait l’interprète comme étant homme, on lui attribuait une force technique et virtuose, du caractère, etc. Il s’agissait de la même interprétation, pourtant! Pour la musicienne que je suis, il est tentant de se demander si ce genre de regard que l’on me pose, et cette oreille biaisée que l’on me prête depuis l’enfance, ne m’auront pas conduite à « sur-jouer » la force technique et la virtuosité, par exemple, pour compenser. Ou au contraire, m’auront amenée à me définir autrement, et à privilégier des qualités que je savais attendues d’autre part.

La réalité, c’est que la plupart des professeurs ou des musiciens décisionnaires qui ont jalonné mon parcours musical étaient des hommes. Ensuite, dans mon parcours de musicienne classique, j’ai presque exclusivement interprété des compositeurs masculins. Maintenant que je suis dans le monde du travail, je joue plus souvent avec des hommes, me fais plus souvent engager par des hommes, pour la simple et bonne raison qu’ils sont beaucoup plus nombreux statistiquement dans l’industrie musicale. Ai-je consciemment ou inconsciemment transformé mon jeu pour leur plaire ou pour correspondre à leurs attentes dans un sens ou dans l’autre?

Je n’ai pas de réponse claire à cette question, d’abord car elle est complexe. Je la pose sans forcément vouloir y répondre de manière définitive, avant tout pour soulever le fait qu’elle prend de la place, dans ma tête à moi, musicienne, alors qu’elle peut laisser cette place libre dans la tête de mes collègues musiciens. Forcément, une question qui est ou n’est pas influence une démarche, un art…

Nous sommes nombreuses à NOUS poser la question

J’ai décidé de poser cette question à des collègues musiciennes professionnelles autour d’un café et d’un temps dédié en 2025. Je voulais comparer les ressentis, donner une réalité à cette question qui m’était trop intime; lui donner une voix, un sens politique, peut-être. Pendant 3h, les 10 femmes que nous étions avons échangé des subjectivités qui ne reflètent qu’un contexte dans un lieu et une époque, qui sont loin d’être exhaustives sur le sujet, mais qui m’ont semblé assez parlantes.

Deux positions opposées et probablement complémentaires ont semblé émerger:
L’une soutenant que le patriarcat affectait notre musique de façon systémique et qu’il fallait le reconnaître; par la réflexion comprendre jusqu’où il était immiscé de manière subtile dans notre inconscient et jusqu’où il dirigeait notre démarche. L’autre position partait plutôt sur le besoin d’action, et la découverte d’un soi musical authentique qui dépasserait les genres et les injonctions sociales, qu’elles soient patriarcales ou non, soutenant qu’il ne fallait pas attribuer au patriarcat plus de pouvoir qu’il en avait, et que la réflexion autour de la question pouvait justement nous détourner de notre chemin artistique véritable.

Dans les exemples concrets d’impacts du patriarcat dans la musique, certaines ont avoué avoir transformé leur son pour correspondre à un idéal qu’elles associaient au masculin (idéal qui peut aussi peser sur les hommes, on est d’accord!). Il pouvait par exemple s’agir de jouer plus fort, jouer plus rythmique, jouer plus vite, jouer plus. Ces caractéristiques ne seraient pas des caractéristiques « masculines », elles seraient des caractéristiques encouragées chez les hommes dans le patriarcat. D’autre ont parlé de leur choix de style de musique. Certaines se seraient dirigées inconsciemment vers des musiques associées au genre féminin (douces, maternantes) et revenaient maintenant sur ces choix. D’autres encore auraient choisi leur instrument en fonction de leur genre et des représentations associées à l’un et l’autre. Certaine ont abordé l’injonction à modifier leur caractère en situation de collaboration (devenir plus dure, grande-gueule, afficher une sur-confiance en soi) et comment la musique aurait pu être influencée par cette modification du caractère. Certaines ont parlé de la pression qu’elles recevaient à être tête d’affiche (que parce qu’elles étaient l’unique femme d’un groupe) et que cela les poussait dans des dilemmes moraux que leurs collègues masculins n’avaient pas à gérer.

Toutes ces injonctions, contraintes ou dilemmes, sans parler des violences sexistes et sexuelles subies si souvent, auraient pu en pousser certaines à développer leurs propres projets en tant que meneuses, ou alors en non-mixité. Dans certains cas, l’énergie demandée pour porter ces projets, et pour les faire valider même face à des a priori biaisés, pouvait être facteur d’épuisement (et donc une musicienne épuisée joue différemment la même musique qu’un musicien en forme) ou d’abandon desdits projets, desdites musiques (donc encore moins de représentation des femmes en création musicale). Ces observations étaient basées même sans prendre en compte le fait que les attentes sociales pesaient plus sur les femmes et pouvaient mener vers cette fatigue et indisponibilité artistique (maternité, charge mentale, aide aux proches, travail domestique non reconnu, inégalité des salaires…).

Parfois aussi, la situation faisait naître des compétitions entre les femmes, qui voyaient les places accordées aux femmes comme étant limitées, se battaient entre elles pour ces places, et ne voyaient pas que le problème était justement le manque de places pour les femmes en proportion avec celles que prenaient les hommes. La compétition aurait pu influencer les choix dans la création musicale.

Une des questions que nous pouvons soulever concerne l’implicite vs l’explicite: qu’est-ce qui est une vraie demande d’un milieu musical et de la société vs qu’est-ce qui est une norme intériorisée que nous pouvons aisément rejeter après conscientisation? Par exemple, nous avons presque toutes eu un jour ou l’autre l’impression de devoir être belles ou même sexy sur scène. Cela peut concerner autant les chanteuses de lyrique que les bassistes rock. Etait-ce une véritable attente des programmateurs, des collaborateurs et du public, ou un comportement que nous croyions devoir endosser pour compenser le « privilège » de jouer avec des hommes, croyance façonnée par des milliers d’années de patriarcat avant nous?

Finalement, une programmatrice présente nous ramène aux chiffres: « les shows plus virils vendent mieux que les shows plus « féminins » » C’est évidemment toujours la réalité financière qui influence le plus la réalité artistique, et comment parler de patriarcat sans parler de capitalisme…

La question continuera certainement à m’éclairer dans différentes pistes de réflexion, mais celle qui me taraude le plus est la question de la question. J’ai travaillé avec des hommes extraordinaires et déconstruits. Malgré ces belles expériences, lorsque je commence une nouvelle collaboration en mixité, j’emporte toujours avec moi, au devant de mes pas, la question « vais-je subir le patriarcat? ». En ayant peur de l’éléphant dans la pièce, je lui donne vie, présence, parfois là où il n’était pas. En entrant dans un lieu avec mon bouclier et mes armes, je crée le décor pour la guerre, même lorsque la paix était toute annoncée. En apportant la question du patriarcat dans ma poche, je deviens, en quelque sorte, actrice du patriarcat. Puisque je m’encombre systématiquement de pensées que mes collègues masculins n’ont pas souvent, j’empêche d’autres idées artistiques de prendre leur place. Je ne me jette pas la pierre pour autant, et j’espère qu’on ne me la jettera pas, car je sais que je ne suis pas responsable de ce combat envers l’envahisseur, même si je le mène parfois au mauvais endroit. Le patriarcat a eu 5000 ans pour s’insinuer dans les codes de tant de contextes, il a eu 5000 ans pour dire aux femmes « attention! », et nous ne pouvons même plus imaginer notre identité sans cette vigilance permanente! Est-ce donc cette vigilance que je devrais guetter dans les créations musicales pour comprendre où sont les femmes, aujourd’hui, en musique?

***Petit rappel: les courants féministes (ou ceux que je connaisse du moins) n’opposent pas les hommes et les femmes. Ils s’en prennent au système patriarcal (et non à des individus) dans l’espoir d’évoluer vers une société dans laquelle les femmes ET les hommes soient plus épanouis.***

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