Yaran
CHANT, DAMBURA, HARMONIUM: ESMATULLAH ALIZADAH
DIRECTION ARTISTIQUE, TARHU, GUITARE: NICOLAS BECK
PERCUSSIONS: BASTIAN PFEFFERLI
ORDINATEURS: BENJAMIN LEVY
FLÛTES BANSURI: CHLOÉ LONEIRIANT
PRODUCTION: THéÂTRE MOLIèRE - SèTE- SCèNE NATIONALE ARCHIPEL DE THAU
Fin janvier 2026, je suis monté à bord d’un bateau qui avait déjà quitté le port: un bel équipage de quatre musiciens au coeur bien placé et aux talents complémentaires. Mon défi: me joindre à eux pour apporter des couleurs qu’il leur manquait tout en en respectant le choix de leur trajet et de leur destination, et en contribuant à y parvenir.
Au coeur de l’équipage, il y a un réfugié politique, ou même, un réfugié musical ai-je envie de dire, car c’est quand-même fou que ça existe sur notre planète, et ça donne un sens totalement différent au travail que nous menons ensemble! Avec l’arrivée au pouvoir des Talibans, Esmatullah Alizadah a fui l’Afghanistan. Musicien en plein essor, sa vie était en danger pour la seule raison de sa passion pour cet art, conjuguée avec un succès et une notoriété dans son pays.
Ce que cette réalité me rappelle à chaque répétition c’est que si cet art est jugé outrancier et interdit dans une partie du monde, il est donc subversif par nature. Le simple fait de jouer de la musique n’est pas qu’un acte politique, il est un acte de révolution contre un système oppressif, oppressif envers les musiciens, les femmes, la liberté, la dignité. Il n’y a même pas à mettre des paroles politiques, il suffit de produire un son, et nous voilà engagés dans un drame humain d’une échelle inimaginable pour mon univers de bambous à 7 trous.
Le capitaine, à qui l’on a donné la mission d’emmener le projet à bon port, c’est Nicolas Beck, qui porte merveilleusement la casquette, sans avoir besoin d’uniforme. Le projet représente tout un défi: rendre le chant d’Esmat accessible aux Français de notre époque, et audible sur des scènes nationales.
Cela présuppose déjà de comprendre l’univers d’Esmat, sa manière de sentir la musique, puis ensuite, de comprendre dans quelle mesure on peut la « traduire » ou l’arranger pour qu’elle touche ceux qui n’ont pas les codes des musiques traditionnelles d’Afghanistan.
Cette réflexion me passionne comme elle vient me toucher là où je marche en équilibriste depuis plusieurs années: concilier la mentalité indienne et les projections et attentes occidentales.
Dans l’équipage, j’ai aussi rencontré Bastian Pfefferli, formé aux percussions classiques, à la musique contemporaine occidentale, puis aux percussions à peau (même aux tablas!). Quel bonheur de travailler non seulement avec un musicien sensible, mais aussi avec un polyglotte; de pouvoir demander des partitions classiques et de pouvoir simultanément utiliser les concepts indiens pour se comprendre plus rapidement!
Finalement, Benjamin Levy est aux ordinateurs, et pas n’importe lesquels, ceux estampillés IRCAM, histoire qu’on se pose aussi la question de la modernité et de la technologie dans notre rencontre. Un monde des possible nous attend avec le temps; n’en tient qu’à notre engagement et nos explorations.
Ces dernières sont possible grâce à la dynamique équipe du Théâtre Molière de Sète qui soutient le projet depuis son début, et à sa directrice qui s'impliquait dans le parcours d'Esmat avant même son arrivée en France.
Pour le capitaine comme pour les matelots, il semble évident que l’aventure n’en est qu’à son début, qu’il s’agit d’un work in progress à suivre, mais déjà une belle histoire d’amitié, « Yaran » dans la langue d’Esmat, suffisante pour affirmer une humanité là où elle était menacée.
<- Retour aux autres projets